
Le mobile money fait circuler l’argent, pas encore le crédit
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Envoyer de l’argent à un proche à Bukavu, régler une facture depuis son téléphone à Kinshasa, recevoir un transfert en quelques secondes : en RDC, ces gestes sont devenus ordinaires. C’est un progrès immense, et personne ne devrait le minimiser.
Mais un transfert reste un transfert. Il prouve que l’argent a bougé — pas que celui qui le reçoit peut épargner, encaisser régulièrement, absorber un choc ou rembourser un crédit. Entre faire circuler l’argent et inclure vraiment les gens, il existe une frontière. Le mobile money a posé les rails ; il reste à construire ce qui permettra à ces rails de financer l’économie réelle.
Une révolution réelle, mais inachevée
En 2025, plus de 2 000 milliards de dollars ont transité par les portefeuilles mobiles dans le monde, pour 2,3 milliards de comptes enregistrés et 593 millions de comptes actifs sur un mois donné (GSMA). À cette échelle, le mobile money n’est plus un service : c’est une infrastructure financière à part entière.
Un chiffre tempère toutefois l’enthousiasme : environ trois quarts des comptes enregistrés restaient inactifs sur une base mensuelle en 2025. Ouvrir un compte ne garantit ni son usage régulier, ni une meilleure santé financière. En RDC, le Global Findex 2024 estime que 33,5 % des femmes et 44,6 % des hommes déclarent posséder un compte — institution financière ou mobile money confondus. Le progrès est réel ; une relation financière assez profonde pour épargner, emprunter et s’assurer ne l’est pas encore.
Recevoir de l’argent chaque semaine prouve qu’on est un client. Cela ne prouve pas encore qu’on peut épargner, rembourser ou faire grandir une activité.
Payer est une fonction ; être inclus est un parcours
On confond trop souvent l’inclusion financière avec le nombre de comptes ouverts ou de transactions réalisées. Ces indicateurs mesurent l’accès à un canal, pas la profondeur d’une relation financière.
Être réellement inclus, c’est pouvoir conserver son argent en sécurité, payer à coût raisonnable, se constituer une épargne, encaisser un choc, s’assurer, obtenir un financement quand l’activité le justifie — et construire un historique qu’une institution peut analyser. Une personne peut recevoir de l’argent chaque semaine et rester incapable d’obtenir 300 dollars pour développer son commerce. Les transactions existent ; elles ne sont pas encore transformées en preuves.
Le vrai obstacle n’est pas seulement le manque de crédit
L’accès au financement reste l’un des principaux freins des entreprises congolaises. Dans l’Enquête Entreprises 2024 de la Banque mondiale, 89,6 % des établissements interrogés déclaraient n’avoir ni prêt ni ligne de crédit — un chiffre à lire avec prudence, car il décrit l’échantillon et non l’ensemble des PME. La même enquête montre que 30,9 % d’entre eux citaient l’accès au financement comme principal obstacle, devant l’insécurité, l’électricité ou la fiscalité.
Face à une entreprise dont elles ignorent le chiffre d’affaires réel, la régularité des encaissements, les dettes ou les incidents de paiement, les banques prennent la décision rationnelle : refuser, exiger une garantie inaccessible ou plafonner le montant. Le refus n’est donc pas toujours la preuve qu’une entreprise est insolvable. Souvent, faute d’historique, sa solvabilité reste simplement indémontrable.
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LE MOT DU CEO
Un paiement raconte un instant ; un crédit exige une histoire. Le défi congolais n’est plus de faire bouger l’argent — le téléphone y arrive très bien — mais de transformer des milliers de petites transactions en un récit économique qu’une institution sérieuse puisse lire, avec l’accord de celui qui l’a écrit. C’est ce récit, et non un compte de plus, que Givz Store cherche modestement à aider à construire, aux côtés des acteurs habilités.

Hergé MOMBO
CEO & Co-fondateur, Givz Store LLC
Pourquoi les transactions mobiles ne deviennent pas du crédit
À première vue, les portefeuilles mobiles devraient résoudre une partie du problème : ils enregistrent dépôts, retraits, transferts et paiements. Mais toutes les transactions ne disent pas la même chose. Recevoir 500 dollars puis les retirer le jour même n’envoie pas le même signal que vendre chaque jour, payer des fournisseurs identifiés et conserver un solde stable.
Pour devenir utile à une décision financière, une donnée doit être attribuable à une personne bien identifiée, collectée avec un consentement clair, contextualisée, régulière, comparable dans le temps et protégée contre les manipulations. Le mobile money génère des traces ; une trace n’est pas une décision de crédit. Entre les deux, il faut une chaîne de consentement, de structuration, d’analyse et de gouvernance.
Fintechs, banques, institutions de microfinance, régulateurs, fonds de garantie et organisations professionnelles : à chacun son rôle, aucun ne suffit seul.
La donnée peut réduire l’incertitude, pas la supprimer
L’objectif n’est pas de convaincre les banques de financer tous les utilisateurs de mobile money — ce serait irresponsable. Il est de les aider à distinguer des profils : ceux dont les flux restent trop irréguliers, ceux qui gagneraient à un produit d’épargne, ceux qui peuvent accéder à un premier financement limité, ceux dont l’historique justifie une hausse progressive de l’encours.
Car toutes les activités ne se ressemblent pas. Une commerçante qui encaisse chaque jour, règle les mêmes fournisseurs et conserve un solde stable ne présente pas, pour un prêteur, le même visage que quelqu’un qui reçoit 500 dollars et les retire aussitôt. Avec l’accord de l’opérateur, une donnée bien structurée pourrait lire la fréquence et la régularité des encaissements, la concentration des revenus, la relation entre entrées et sorties, les paiements fournisseurs ou la résilience en période creuse. Ces signaux ne supprimeraient pas le risque : ils le rendraient visible, explicable et, potentiellement, mieux tarifable.
La prudence n’est pas une option
Transformer des transactions en score comporte de vrais dangers. Un algorithme peut reproduire des biais : pénaliser qui utilise surtout des espèces, vit dans une zone mal couverte ou partage son téléphone. Des flux irréguliers peuvent refléter une simple saisonnalité. Une collecte excessive transformerait l’inclusion en surveillance ; un score trop optimiste encouragerait le surendettement.
Tout dispositif sérieux devrait donc reposer sur un consentement libre et compréhensible, une collecte minimale, la sécurité et la correction des données, l’explication des facteurs du score, un contrôle humain des décisions importantes, un droit de contestation, des tests réguliers contre les biais et des plafonds prudents au départ.
Le principe est simple : la technologie doit réduire l’asymétrie d’information — jamais créer une nouvelle asymétrie de pouvoir.
Le chantier de Givz Store
Chez Givz Store, notre conviction est que l’inclusion financière commencera moins par l’ouverture d’un compte de plus que par la création d’une histoire économique vérifiable. Nous explorons une approche WhatsApp-first qui pourrait faciliter l’identification des opérateurs, la collecte consentie de leurs données, la traçabilité de certaines activités et la construction progressive de signaux de préqualification.
Notre rôle ne serait pas de remplacer les banques, les institutions de microfinance ou les régulateurs : Givz Store ne conserverait pas les dépôts du public, ne déciderait pas seul d’un crédit et ne confondrait jamais un score expérimental avec une vérité réglementaire. L’ambition est plus précise et plus utile : contribuer à documenter des activités que les instruments financiers classiques observent encore mal, dans le cadre de pilotes limités, mesurables et construits avec les organisations professionnelles, les institutions financières et les autorités.
De l’argent qui circule à l’argent qui se raconte
Le mobile money a déjà accompli une transformation majeure : il a rendu le paiement rapide, sûr et accessible à des millions de personnes. La prochaine étape est d’une autre nature. Il ne s’agit plus d’accélérer les flux, mais de leur donner une mémoire — de faire en sorte que chaque vente, chaque remboursement, chaque encaissement laisse une trace qui compte.
Cela ne se jouera pas sur le nombre de transactions. Il faudra transformer les paiements en historiques, les historiques en signaux, et les signaux en décisions responsables. Avec le consentement de son utilisateur et sous une gouvernance rigoureuse, le téléphone peut alors cesser d’être un simple canal de paiement pour devenir une porte d’entrée vers l’épargne, le crédit et l’assurance.
Le mobile money a appris à l’argent à circuler ; la prochaine infrastructure devra apprendre au système financier à lire l’histoire que chaque paiement laisse derrière lui.
Sources et références
Explorer un pilote encadré
Vous êtes une institution financière, une fintech, une organisation professionnelle ou une autorité ? Si vous voulez tester, à petite échelle et sous gouvernance stricte, ce que la donnée transactionnelle peut apporter à l’inclusion, parlons-en.

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